About

" Suspendre l’espace et le temps.

L’animation introduit bien souvent la dimension sonore, mais elle dilate le temps. « C’est un peu comme la relecture d’une partition dont le dessin aurait écrit les notes », commente Nicolas Gaillardon, véritable découverte du salon DDessin. Sur l’espace partagé entre le collectif La Maison de la plage de Tunis et la galerie Zamaken, le ton est donné : un petit hélicoptère rétroprojeté au plafond, une série de dessins sous verre au mur. Au sol, un vieux poste de télévision dans lequel Nicolas Gaillardon fait lentement défiler des compositions minimalistes animées avec parcimonie ; au centre d’un paysage désert, un étendoir à linge sur lequel pendent trois gilets tactiques. Est-ce une légère brise qui les fait vibrer ? Viennent-ils tout juste d’être posés ? Aucun indice ne peut nous le dire. Qu’en est-il de leurs propriétaires ? Que font-ils ? Toute une gymnastique se met en place dans nos têtes dès lors qu’un mouvement simule la vie. «

L’animation accentue le processus d’“étrangéisation” », poursuit le jeune plasticien, nécessairement vidéaste et musicien, formé à l’architecture, « et même au travail de chef de chantier » ! Nicolas Gaillardon voit ses dessins comme des archéologies contemporaines : « J’aime décortiquer l’environnement, épurer les objets pour les assembler ensuite dans des installations.

Véronique Godé.
– Extrait Dessins animés et fantasmagories contemporaines - ArtsHebdoMédia




« L’art n’est pas rassurant. Quand même, il représente les choses familières. Il contraint nos pensées à d’étranges détours. Les images de peinture, quelques ressemblantes qu’elles soient, interposent leur éclat entre l’esprit et les objets qu’elles offrent à la pensée. Elles opèrent une métamorphose artificieuse des contours, une transmutation de la substance et de la couleur des choses. Leur charme tient à cette perversion. »
Marc Le Bot, Images, magies

Longtemps limité à l’émergence d’un motif sur une simple feuille de papier, le dessin a conquis au fil du temps de nouveaux espaces et de nouvelles formes en s’opposant à des médiums, des techniques et des protocoles nouveaux. Parce que l’art contemporain appelle volontiers à l’hybride et au métissage, Nicolas Gaillardon adopte par le dessin des moyens plastiques par lesquels il lui trouve une nouvelle forme et lui offre les conditions d’un élargissement de son champ d’expression.
Tout en veillant à ne pas lui faire perdre sa nature propre, notamment cette proximité qu’il entretient avec la pensée, Nicolas Gaillardon appréhende le dessin autrement. De simples croquis sur papier sont digitalisés puis soumis à des transformations techniques et numériques, souvent complexes, qui se révèlent ensuite dans un nouveau contexte, formant des situations insolites.
La plus grande force de ses dessins c’est la fragilité du trait, qui pousse à l’imaginaire. C’est aussi, son caractère fin et intime qui nous invite à s’y approcher au plus près et parfois même nous oblige à plonger dedans. On plonge dans les dessins de Nicolas Gaillardon car ces derniers prennent vie dans des animations mêlant fiction et réel. Jouant entre l’absurde et le sensé, la composition de ses animations, augmentée par ses compositions sonores vient perturber notre rapport aux éléments.
On est à la fois, émerveillé par le réalisme des dessins mais aussi frappé par leur singularité et parfois même par leur aspect grotesque. Dessiner n’est plus que le moyen de révéler l’œuvre finale qui interroge et titille autant notre regard que notre ouïe. Nicolas Gaillardon décortique des situations du quotidien, dissèque la nature, joue avec l’espace et les éléments. Et nous voilà piégés ! Ce que l’on regarde nous est familier quand ce qui nous est donné à voir est ailleurs...

Zamaken







«... Nicolás Gaillardon semble ordonner son errance artistique dans une sorte de road movie mental où la captation de certains objets, bien réels, donnés par la nature ou inventés par l’homme, l’interpellent soudain, comme un arrêt sur image, un arrêt dans le temps, tant il est évident qu’ils sont les « métaphores » de l’homme. Formé par ses premières études qui le destinaient au dessin industriel dans le Génie civil (comme en témoigne l’une de ses première installations, 9 raids, où l’on voit, juxtaposées au sol dans une géographie et géométrie minimaliste et … abstraite neuf prises de vue aériennes de zones de combat dans un traité très pixelisé) il s’intéresse avec passion et précision aux plans, aux « chiffres », aux matériaux, à toutes les technologies qui lui permettront de passer du plan au volume. Comme à la lecture d’un poème, il saisit la bipolarité du monde, ici, celui des objets au sens le plus large et, après quelques années passées aux Beaux-Arts, il en perçoit mieux les rapports contrastés pour les manipuler, les pousser au dérèglement, au détournement, au déséquilibre, au renversement, voire à la déformation ou à la métamorphose. Pour les réinventer ou pour créer. Désireux d’en percer la face cachée, il veut être de l’autre côté du système et pourra, dans certains cas, leur donner une dimension poétique : toute chose pourrait être belle et sublimée, semble t-il dire.

Mais … l’artiste, qui ne s’érige pas en juge, décèle l’envers du décors : les objets (les gens) ne sont pas ce qu’ils paraissent. Les chiffres savant qui se superposent et s’accumulent (comme la surface de ses Graals, une œuvre réalisée y a quelques années) finissent par brouiller le système économique. La Spring fountain toute dorée laisse s’écouler un huile noire et souillée, pétrole qui se transforme dans un cycle diabolique en un lingot d’or qui la surmonte, objet d’adoration et de répulsion.

Quant à ce faux « diamant » léger, composé de fibres de carbone et de résine d’époxy recouverte d’un vernis noir pour lui donner de la profondeur, il prétend rivaliser avec un joyau dur offert par la nature, composé de ce matériau mystérieux qu’est le carbone pur cristallisé. L’artiste, avec ironie, a nommé son œuvre Renaissance … Parfois le discours se fait plus grinçant comme en témoigne l’installation In memory, réalisée récemment dans une grande gare maritime désaffectée de Boulogne-sur-mer : dans le volume spacieux rectangulaire déjà circonscrit par une large bande rouge vif, couleur à plusieurs sens, Nicolás Gaillardon a accroché une trentaine de balançoires identiques en quadrillage, objets qui renvoient l’univers entier à son enfance joyeuse et insouciante. Mais ici l’objet standardisé, industrialisé ne balance plus ! Liées par d’énormes nœuds (de sécurité!) aux cordes de chanvre qui les maintiennent et figées dans leur pellicule dorée, les doux objets de nos loisirs prennent, aux yeux de l’artiste, l’aspect inquiétant de pierre tombales…Tout aussi néfaste l’avenir de celui qui emprunte ce « tapis volant » aux couleurs éclatantes (FC1001N), créer pour abolir l’espace et le temps en vue d’atteindre au plus vite le monde de la félicité : il s’affaisse brutalement sur le sol. Ainsi en a décidé … l’artiste.

Passionné des nouvelles technologies, l’artiste a aussi enrichi sa réflexion et son savoir-faire dans les domaines de l’électro-acoustique, de la photo numérique et de la vidéo. D’étranges mélodies, chant folklorique, hymne sportif ou militaire que s’est appropriés l’artiste, sortent de ces sculptures « sonores », aux formes d’aspect rudimentaire comme cette sirène d’alerte ou quelque autre haut-parleur de propagande (You’ll never walk alone). Des visages en décomposition se répondent d’une vidéo à l’autre, la silhouette d’une ville fortifiée improbable apparaît, le temps d’un éclair dans le ciel tourmenté par l’orage, fugitive vision d’une Jérusalem céleste...»


Odile Crespy.
– Extrait du catalogue Usine Utopik résidence#39 #40